Naissance de Camille Laurin

Naissance de Camille Laurin

« Dans une société normale, elle se parle toute seule, la langue… »¹

On ne dira jamais assez à quel point Camille Laurin fut un géant, un immense bâtisseur du Québec. Sa droiture, son courage, sa vision, son sens de la grandeur firent de lui un véritable père de la nation.

Avec son fameux projet de loi no 101, ce psychiatre de profession s’était donné pour mission de convier les Québécois à une grande thérapie collective.

Et pour cause. La nation souffrait d’aliénation.

Le remède qu’il prescrivit à l’époque fut à la mesure de la gravité du diagnostic. L’heure était venue de cheminer vers une certaine guérison, sans quoi nos moindres progrès eussent été compromis d’avance.

Révolutionnaire en soi, l’objectif derrière la Charte de la langue française était, somme toute, assez simple. Il fallait aménager, au Québec, un environnement linguistique normal où le français puisse s’imposer comme langue par excellence de la vie publique. Car, comme disait René Lévesque, « dans une société normale, elle se parle toute seule, la langue ».

Le hic, c’est que cet effort salutaire de normalisation du Québec français s’inscrivait – et s’inscrit toujours – au creux d’une réalité politique éminemment anormale.

Cette réalité, pour ne pas dire cette calamité, qui porte en elle-même la négation de notre normalité, a pour nom «ˈkænədə ». Et nous en sommes une « province [sic] ».

Sans surprise, ce qui devait advenir de la loi 101, advint. Sitôt promulguée, elle dut goûter à la médecine d’une normalité tierce, à la fois hostile et dominante : la canadienne.

Résultat des courses, après plus de quatre décennies de torpillage judiciaire et constitutionnel, le monument législatif qu’avait parrainé Camille Laurin ressemble aujourd’hui à un champ de ruines. Sur Internet, le gouvernement du Québec estime à 200 le nombre d’affaiblissements subis par la Charte à la suite de décisions des tribunaux de Sa Majesté. Pour sa part, le docteur en droit linguistique Éric Poirier en a identifié des centaines d’autres.

Sur le terrain démographique, les quelques gains qui, dans les premières années, avaient résulté de la réforme, se trouvèrent rapidement obscurcis.

D’après les données de recensement, en 1971 à l’échelle canadienne, la proportion de personnes qui déclaraient parler le plus souvent le français à la maison s’élevait à 25,7 %.² En 2016, elle était de 20,5 %.³ Selon les projections de Statistique Canada, en 2036, donc dans moins de 14 ans, ce chiffre s’établira à 18 %.⁴ C’est dire qu’en 65 ans, le glacier francophone canadien aura fondu de 30 % de son volume.

Au Québec, le poids démographique du français, langue d’usage, est passé, entre 2001 et 2016, de 83,1 % à 80,6 %.⁵ En excluant les chiffres relatifs aux allophones, on constate que le rapport du français à l’anglais, en tant que langues d’usage, avait décru de 5 % pour la même période.⁶ À la lumière de nouvelles projections effectuées par René Houle et Jean-Pierre Corbeil pour le compte de l’Office québécois de la langue française (OQLF), le pourcentage de la population du Québec ayant le français comme langue parlée le plus souvent à la maison chutera, en 2036, à environ 74,5 %, selon la moyenne des scénarii étudiés.⁷ Par ailleurs, environ 45 % des substitutions linguistiques des allophones se font vers l’anglais, phénomène qui condamne le Québec français à un déclin assuré, a fortiori dans un contexte de forte immigration.

Dans l’Île de Montréal, où tout se joue, le français était, en 2001, la langue d’usage de 56,4 % de la population.⁸ 15 ans plus tard, cette proportion était de 53,1 %.⁹ Quant au rapport du français à l’anglais comme langues d’usage, la langue de Molière aura décru de 7 %, ce qui est énorme.¹⁰

Aussi, constate-t-on désormais une situation d’anglicisation nette des francophones dans la métropole. Comme l’indique le réputé chercheur Charles Castonguay, cette anglicisation concerne « 4,8 % de la population totale de langue maternelle française de l’île. Le taux d’anglicisation correspondant s’élève à 5,8 % parmi les jeunes adultes âgés de 25 à 44 ans. Il atteint 5,9 % parmi les 15 à 24 ans. Tous ces indicateurs sont en hausse sensible depuis 2011. »¹¹ En outre, dans chacune des municipalités à majorité anglophone de l’île de Montréal et de l’Outaouais, l’anglicisation nette des jeunes adultes francophones était, en 2016, de l’ordre de 20 %.¹² S’appuyant sur les précédents historiques, Castonguay commente : « Une fois que c’est mis en branle (l’anglicisation des francophones), on ne réussit nulle part au Canada à inverser la tendance. »

Sur le plan qualitatif, l’objectif de normalité linguistique fixé par Camille Laurin paraît de plus en plus hors d’atteinte. Dans le monde de l’éducation supérieure, les cégeps et les universités de langue anglaise jouissent d’un statut prééminent, pratiquement colonial.¹³ Au niveau préuniversitaire dans l’île de Montréal, la majorité des diplômes sont désormais délivrés par des établissements anglais. Au niveau universitaire, McGill, Concordia et Bishop bénéficient d’un financement public équivalant au triple du poids démographique de la population de langue maternelle anglaise. Dans l’administration publique québécoise, l’anglo-bilinguisme institutionnel est endémique,¹⁴ outre le rôle anglicisant des institutions fédérales au Québec.¹⁵ Dans le monde du travail, contrairement à ce que certains prétendent, le niveau de vitalité du français, langue d’usage, se révèle encore pire qu’au foyer.¹⁶ C’est sans compter les effets délétères des nouvelles technologies de l’information et de l’hégémonie culturelle anglo-américaine…

Bref, en 2022, l’état de santé du français au Québec est, disons-le, catastrophique. Chaque jour, ou presque, l’actualité ne manque pas de nous le rappeler.

D’aucuns ont cru voir dans le projet de loi no 96 du gouvernement Legault une sorte d’électrochoc pour raviver notre langue meurtrie. Or, il n’en est rien. Tous les observateurs sérieux en conviennent : la réforme proposée ne suffira pas, hélas, à infléchir la dynamique en cours. Le français continuera à perdre des plumes, encore et encore, alors même qu’il devrait en gagner.

Dans ce contexte, notre aspiration nationale à la normalité linguistique se trouve donc lourdement compromise. Alors, que faire?

Au point où nous en sommes, la seule solution réside dans l’accession du Québec à la vraie normalité, c’est-à-dire à la normalité politique. Telle est, en effet, la seule conclusion sérieuse, le seul aboutissement logique auquel on puisse en arriver. Si le grand Camille Laurin était encore de ce monde, nul doute qu’il serait du même avis. Après tout, la loi 101 n’était, dans son esprit, qu’une simple étape dans notre processus d’affranchissement collectif, si nécessaire fût-elle.

Le véritable hommage à lui rendre, il est là.

-Maxime Laporte
président du Mouvement Québec français (MQF)

Citations :
1.
Ce texte reprend en partie des extraits du tout récent livre de l’auteur, Nous n’avons plus le loisir de pardonner aux naufrageurs, paru aux éditions du Mouvement Québec français et disponible dans toutes les bonnes librairies.
2. Lachapelle, Réjean et Lepage, Jean-François, « Les langues au Canada : Recensement de 2006 », In : Patrimoine canadien, Nouvelles perspectives canadiennes, en coll. avec Statistique Canada, 2006, Ottawa, Bibliothèque et Archives Canada, Tableau 3.1, à la page 51. [Remarque : au recensement de 1971, les réponses multiples n’ont pas été saisies.]
3. Commissariat aux langues officielles du Canada, « Chiffres en bref sur les langues officielles », In Statistiques, 2016, Tableau 7.
4. Houle, René et Corbeil, Jean-Pierre, « Projections linguistiques pour le Canada, 2011 à 2036 », In : Statistique Canada, Série thématique sur l’ethnicité, la langue et l’immigration, 2017, Ottawa, à la page 14.
5. Castonguay, Charles, Le français en chute libre, 2021, Montréal, MQF, au chapitre 4.1.
6. Castonguay, Charles, Le français en chute libre, 2021, Montréal, MQF, au chapitre 4.1.
7. Houle, René et Corbeil, Jean-Pierre, « Scénarios de projections de certaines caractéristiques linguistiques de la population du Québec (2011-2036) », In : OQLF, Ressources sociolinguistiques, 2021, Tableau 3, à la page 14.
8. Castonguay, Charles, Le français en chute libre, 2021, Montréal, MQF, à la section 4.2.
9. Ibid
10. MQF, « La langue en chiffres », préc., Tableau « Ile de Montréal : Langue parlée à la maison ».
11. Voir : Castonguay, Charles, « Hausse de l’anglicisation des francophones à Montréal », L’Aut’journal, 11 juin 2018. L’auteur poursuit : En effet, en 2011 l’île comptait 39 576 francophones anglicisés, tous âges confondus, pour un taux d’anglicisation de 4,4 %. Le taux d’anglicisation des 25 à 44 ans était de 5,3 %. Celui des 15 à 24 ans, de 5,2 %.
12. Dans sept des 11 municipalités concernées, l’anglicisation nette des francophones dépasse 20 %.
13. Voir Lacroix, Frédéric, Un libre choix?, 2021, Montréal, Mouvement Québec français.
14. Voir : Laporte, Maxime, Nous n’avons plus le loisir de pardonner aux naufrageurs, 2022, MQF, aux pages 62 et suivantes.
15. Ibid., aux pages 26 et suivantes.
16. Ibid., aux pages 56 et suivantes.

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