Noël 2022

Noël 2022

Deux traditions héritées de la vieille France

Invités à peupler la crèche de Noël du grand-père, ses petits-enfants ont plein de questions dans la tête.

La Nouvelle-France

Églantine lui demande : « Grand-papa, est-ce qu’on fêtait Noël en Nouvelle-France comme aujourd’hui ?
— J’aime ta question, Églantine, se réjouit le grand-père. C’est certain que les premiers colons ont apporté avec eux les vieilles traditions françaises.
— Comme lesquelles, grand-papa ? insiste Églantine.
— Ces traditions étaient surtout religieuses, avec la crèche et les cantiques de Noël comme “Les anges dans nos campagnes” et

Ça bergers, assemblons-nous,
Allons voir le Messie
Cherchons cet enfant si doux
Dans les bras de Marie
Je l’entends, il nous appelle tous,
Ô sort digne d’envie !

— Dans les maisons, ajoute la grand-mère, on chantait aussi

D’où viens-tu bergère, d’où viens-tu ?
D’où viens-tu bergère, d’où viens-tu ?
Je viens de l’étable, de m’y promener,
J’ai vu un miracle ce soir arrivé.
Qu’as-tu vu bergère, qu’as-tu vu ?
Qu’as-tu vu bergère, qu’as-tu vu ?
J’ai vu dans la crèche un petit enfant
Sur la paille fraîche, mis bien tendrement.

— À certains endroits, reprend le grand-père, quand il y avait assez de monde vivant proche d’une chapelle ou d’une église, on disait la messe de minuit.
Il y a d’ailleurs une histoire assez drôle reliée à ça. Je ne sais pas si je devrais vous la raconter…
— S’il te plaît …ê …ê …ê …ê ! font cinq petites voix.
— D’accord, puisque vous insistez ! s’amuse le grand-père.
C’était aussi la tradition de distribuer du pain bénit à la messe de minuit. C’est un petit pain, béni par le prêtre, distribué aux paroissiens et censé protéger contre les maladies pendant l’année suivante.
Une année, il paraît que les soldats qui avaient été chargés de préparer ces petits pains sont entrés dans l’église pendant la messe de minuit, en jouant de la flûte et du tambour. Monseigneur l’évêque n’a pas du tout aimé ça ! Mais comme les soldats lui avaient aussi donné pour lui-même une belle miche de pain fraîchement sortie du four, après la messe de minuit, monseigneur leur a remis deux pots de boisson alcoolisée et une livre de tabac pour les remercier !
— Il était facile à acheter, l’évêque ! s’offusque Églantine. Rien qu’avec une miche de pain…
— Je suppose qu’il devait être un peu gourmand…, rigole le grand-père.
Par ailleurs, en Nouvelle-France, ce n’était pas dans les habitudes de décorer spécialement pour Noël, à part la crèche, ni de donner des cadeaux. Lorsqu’on le pouvait, on célébrait avec un repas festif en famille. D’ailleurs, les missionnaires nous ont laissé des récits décrivant bien ces festins.
— Qu’est-ce qu’ils mangeaient, grand-papa ? demande Gustave, gourmand.
— Tu en demandes gros à ma mémoire ! s’exclame le grand-père.
Les mousses, laissez-moi aller me servir un verre de jus de pomme. Ça va me stimuler les souvenances !
— Je suis certaine que tu n’auras pas trop de difficulté à trouver une réponse à ça ! » riposte la grand-mère, pendant que le grand-père va se verser un verre de cidre pétillant.
Revenu s’asseoir sur sa chaise berçante, le grand-père reprend : « C’est certain qu’on ne mangeait pas la même chose à la table du gouverneur ou de l’évêque qu’à la table des simples colons.
Les colons étaient bien heureux de tuer un cochon pour l’occasion et de servir le lard chaud avec des pruneaux et du pain de ménage, le tout agrémenté de cidre du pays ou de vin français. Ils devaient manger gras pour affronter le froid de l’hiver.
Mais on mangeait ce qu’on avait sous la main. Je pense avoir déjà lu que la veille de Noël, des missionnaires séjournant sous la tente dans la région de Kamouraska, chez les Montagnais, comme on appelait les Innus autrefois, s’étaient régalés de lièvre pris au collet et de porc-épic », ajoute le grand-père, assuré que le détail impressionnerait son jeune auditoire.

La guignolée

Une autre tradition revient à la mémoire de la grand-mère. « Il y avait aussi la coutume de la guignolée, une autre tradition de la vieille France qu’on a perpétuée ici.
— La guignolée, ça existe encore, interrompt Gustave. Elle est passée hier chez nous.
— Et puis, mamie, ajoute Laurent, on en parle souvent de ce temps-ci à la radio et à la télévision.
— Ça, Laurent et Gustave, c’est la version moderne de la guignolée. Autrefois, c’était nettement plus coloré.
— Qu’est-ce que vous voulez dire, mamie ? demande l’aîné.
— Dans le rang des Bonnets-Bleus où j’ai grandi, explique la grand-mère, des jeunes hommes, en petit groupe, faisaient le tour des maisons la veille du jour de l’An. En approchant de chacune, ils faisaient tinter des cloches jusqu’à ce que quelqu’un ouvre.
Quand papa ou maman ouvrait la porte chez nous, ils se mettaient à chanter en chœur :

Bonjour le maître et la maîtresse
Et tous les gens de la maison
Bonjour le maître et la maîtresse
Et tous les gens de la maison
Pour le dernier jour de l’année
La guignolée vous nous devez
Pour le dernier jour de l’année
La guignolée vous nous devez
Si vous voulez rien nous donner, dites-nous-lé …é…e
On emmènera seulement la fille aîné…é…e.

Mes parents avaient déjà mis de côté un sac de beignes, une tourtière ou d’autres victuailles, peut-être même des vêtements d’hiver usagés, mais encore mettables. Quand les guignoleux avaient terminé leur petite chanson, mes parents déposaient leur don dans une des deux grosses poches qui reposaient sur un traîneau, une pour la nourriture, l’autre pour ce qui n’était pas périssable.
Ensuite, papa offrait aux guignoleux un verre de caribou, qu’il concoctait avec du vin rouge et de l’alcool de son alambic. Les guignoleux en prenaient chacun une gorgée et se passaient le verre jusqu’à ce qu’il soit vide. Puis, ils nous remerciaient et s’en allaient chez les voisins, en chantant de plus en plus fort et en marchant de moins en moins droit au fur et à mesure de leur tournée.
— Est-ce que vous leur donniez de la nourriture et des vêtements parce qu’ils étaient pauvres ? demande Clarisse.
— Non, eux n’étaient pas plus pauvres que nous autres. C’était pour remettre discrètement aux familles pauvres du rang. Il n’y avait pas de famille riche dans les rangs, mais les habitants de chaque rang avaient leur honneur. Ils tenaient à ce que leurs pauvres ne soient pas dans la misère noire et obligés d’aller mendier ailleurs dans la paroisse. C’était notre forme de solidarité. »

 

Texte extrait et adapté du récit pour la jeunesse de François-Pierre Gingras, Bientôt, ce sera Noël !, à commander à votre librairie, chez leslibraires.ca ou chez distribulivre.com/boutique

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