Au printemps 1971, plus précisément à la fin avril, a lieu la première de la nouvelle pièce de Michel Tremblay, « À toi, pour toujours, ta Marie-Lou », au théâtre Quat’Sous de Montréal. Pour cette troisième œuvre théâtrale, Tremblay offre une tragédie terrible, l’une des plus sombres de son répertoire. Elle est mise en scène par André Brassard, celui qui saura, pendant des décennies, faire vibrer les textes du dramaturge.
Deux duos sont sur scène : d’un côté, le couple Marie-Lou et Léopold, puis de l’autre leurs deux filles, si différentes, Carmen et Manon — l’une soumise, l’autre révoltée —, chaque couple évoluant dans un espace-temps différent ; l’un en 1961, l’autre en 1971. Marie-Lou et Léopold ne réussissent jamais à communiquer véritablement. On n’entend que rancunes et rancœurs. À la fin, Léopold propose à sa femme une balade en voiture avec leur plus jeune fils, Roger, un personnage qu’on ne verra jamais.
L’issue donne froid dans le dos : c’est un suicide familial, qu’on nommerait aujourd’hui féminicide et infanticide. En 1972, cette pièce vaudra à Tremblay le Chalmers Award, prix littéraire canadien décerné à une pièce de théâtre. Le portrait de cette famille ouvrière, peu scolarisée, coincée dans une misère économique et dans une misère sexuelle, où chacun est sans espace d’épanouissement, est un manifeste contre une forme d’aliénation quotidienne, trompeusement tranquille, celle qu’on ne voit pas jusqu’au jour où, d’un coup, elle frappe fatalement les êtres qui la vivent.
Lors de nos échanges, quand mon ami a l’occasion de revenir sur cette pièce, je sens chaque fois son émotion. Imaginez : il l’a vue à l’hiver 1983 lors d’une sortie scolaire. Ce jour-là, à la fin des cours, la neige tombait sans relâche. Ils ont pris l’autobus jaune, fait presque une heure de route pour rejoindre l’impressionnante salle Maurice O’Bready du Centre culturel de l’Université de Sherbrooke. La renommée de la pièce, de son auteur et de ses interprètes expliquait que ce soit à guichets fermés. Marie-Lou et Léopold étaient alors magnifiquement interprétés par Nicole Leblanc et Pierre Dufresne, deux comédiens qui faisaient la joie du Québec tout entier dans Le Temps d’une paix. Le décor, à lui seul, reproduisait la dualité des mondes, le drame et son impact sur la vie des deux sœurs. Carmen, qui adulte travaille dans les bars de Montréal, hurle à Manon cet héritage : « Quand j ‘monte sur le stage, le soir, pis que j ‘me place devant mon micro, pis que la musique commence, j’me dis que si y seraient pas morts, eux autres [Marie-Lou et Léopold,], j’s’rais probablement pas là… ».
Personne, ni les jeunes ni les accompagnateurs, ne s’attendait ce soir-là à voir une pareille tragédie ; tous en sont sortis frappés. Dans l’autobus, au retour, alors que la neige rendait le chemin difficile, une question revenait en boucle dans le silence : est-ce l’absence de communication, d’éducation ou d’horizon qui mène les êtres humains au pire ? Et nous, à l’aube de la vie adulte, risquons-nous aussi, au détour de la vie, dans une tempête d’événements, de vivre un pareil malheur ?
Voir la vie des autres au théâtre, à la télévision ou au cinéma est une occasion de penser la condition humaine, ses bonheurs et ses malheurs, et, par ricochet, de penser à notre propre existence, à notre capacité à dire les choses ou à les refouler. Chaque œuvre culturelle est une occasion de s’arrêter, de mettre le quotidien sur pause et d’opérer cette catharsis rendue possible par le travail de condensation qu’offre le jeu des personnages. Depuis cette sortie scolaire, mon ami n’a jamais cessé d’aller au théâtre. Merci, Tremblay !
Jean-Herman Guay,
Professeur émérite, Université de Sherbrooke
