La démission de Lucien Bouchard a été un choc. Quoi ? Comment cela était-il possible, se disait-on ? La surprise était totale. Lors du référendum de 1995, sa personnalité, ses talents d’orateur et la confiance qu’il inspirait avaient permis au camp souverainiste de s’approcher, comme jamais auparavant, de la victoire, au point qu’au milieu de la campagne il avait supplanté le chef du PQ et premier ministre, Jacques Parizeau, comme porte-parole du projet souverainiste.
Je me souviens de la réaction de proches alors que l’étrange nouvelle déferlait sans arrêt dans tous les bulletins de nouvelles : « C’est insensé, irrationnel », me répétaient-ils. On s’est fait voler en 1995 par les magouilles des fédéralistes, et voilà que l’on perd l’un des meilleurs tribuns que le Québec ait connus. Qu’allons-nous faire ?
D’une certaine manière, cette tristesse était prémonitoire. À la suite de cette démission du 11 janvier 2001 et jusqu’en 2020, le PQ épuisera cinq chefs — Landry, Boisclair, Marois, Péladeau et Lisée — et connaîtra un déclin quasi continu. Le thème de la souveraineté entrera dans une longue éclipse.
D’une autre manière, ce départ s’expliquait pourtant très bien, et je m’évertuais à le dire à mes amis, renversés par cette démission surprise, en rappelant des faits et des chiffres. Trois dates avaient préparé ce départ. D’abord, l’élection fédérale de 1997, où le Bloc n’avait obtenu que 38 % des voix, alors qu’en 1993 il avait fait beaucoup mieux en récoltant 49 %. Puis l’élection québécoise de 1998, qui ressemblait à une triste victoire : Lucien Bouchard avait remporté une majorité de sièges, mais c’est Jean Charest, figure de proue du NON en 1995 et nouvellement à la tête des libéraux, qui avait gagné le vote populaire. Et le clou dans le cercueil fut l’élection fédérale de novembre 2000 : Jean Chrétien, à la tête des libéraux fédéraux, avait largement devancé le Bloc chez les Québécois.
Comment ces reculs étaient-ils possibles selon la narration souverainiste ? C’était le monde à l’envers à leurs yeux. Le camp souverainiste perdait du terrain au lieu d’en gagner, et ce malgré les menaces de partition du territoire du Québec avancées par Stéphane Dion, ou les nouveaux empiètements du pouvoir fédéral, comme les bourses du millénaire. Lucien Bouchard, qui avait succédé à Jacques Parizeau dans l’espoir de reprendre ce qui avait été volé en 1995, était manifestement contredit par les Québécois eux-mêmes : trois consultations, trois désaveux… trois reniements.
En ce jour de janvier 2001, Lucien Bouchard ne cachait pas sa déception :
« … je reconnais que mes efforts pour relever rapidement le débat sur la question nationale sont restés vains. Il n’a donc pas été possible d’engager une démarche référendaire à l’intérieur de l’échéancier rapproché que nous aurions souhaité. » Et il ajoutait : « J’assume toute la part de responsabilité qui m’échoit pour n’avoir pas réussi à raviver la flamme et à sensibiliser nos concitoyens à la gravité de la situation. »
Ces paroles ont résonné longtemps, près d’un quart de siècle. Les leaders péquistes tenteront de raviver la flamme, mais sans réunir les « conditions gagnantes ». L’électorat du PQ se fragmentera peu à peu. Certains rejoindront une formation explicitement à gauche — Québec solidaire. D’autres partiront pour fonder la Coalition avenir Québec, comme François Legault. Plusieurs finiront par se dire : si Lucien Bouchard n’a pas réussi, qui donc le pourra ?
À la fin de cette journée de janvier, mes rappels factuels, qui rendaient à mes yeux — du moins — compréhensible le départ de Lucien Bouchard, n’avaient point calmé l’émotion. La déception les rendait sourds à toute explication. Et j’étais à côté d’eux, graphiques et tableaux à la main, ne sachant plus quoi ajouter.
Jean-Herman Guay,
Professeur émérite, Université de Sherbrooke
