Mon premier appartement à Montréal se trouvait à quelques minutes à peine du Ouimetoscope. Je le fréquentais au début des années 1980, sans trop y penser, comme on entre dans n’importe quel cinéma de quartier. Puis, un jour, au détour d’une conversation, j’appris qu’il avait été le premier cinéma de Montréal, peut-être même du Québec, voire du Canada. Oui, oui! Et je compris soudain qu’en m’assoyant dans cette salle obscure chaque mois -sinon plus-, je prenais part à un rituel partagé par des générations avant moi.
Un pionnier
L’histoire de cette salle, située au coin de la rue Sainte-Catherine et de la rue Montcalm, est indissociable de celle de son fondateur, Léo-Ernest Ouimet — une figure pionnière et flamboyante qui a laissé une empreinte profonde sur la vie culturelle de la ville au début du XXe siècle. Né en 1877 à Laval, il quitte la ferme familiale pour Montréal, apprend l’électricité, devient éclairagiste de théâtre, puis se laisse happer par la magie du cinéma naissant. On le retrouve à projeter des films dans les parcs de la métropole, à bricoler des courts métrages aux fortunes diverses, à fonder sa propre entreprise. Légende ou vérité? On raconte qu’il aurait lui-même conçu un appareil de projection dont l’influence aurait même atteint — et peut-être inspiré — Thomas Edison.
La salle ouvre en janvier 1906. À l’origine, c’était un cabaret; Ouimet en fait le premier lieu du pays exclusivement consacré au cinéma. Cinq cents chaises, un petit écran, et dès la première semaine, une affluence suffisante pour rapporter une centaine de dollars. Encouragé, Ouimet fait raser le bâtiment l’année suivante pour construire plus grand, plus audacieux. Il veut aussi riposter au Nationaloscope, situé lui aussi sur la rue Sainte-Catherine. Il détruit son cinéma et l’hôtel Klondike voisin, et fait construire une immense salle de 1 200 places, “à l’architecture mi-moderne, mi-rococo”, selon un reportage de La Presse du 31 août 1907. Le chroniqueur torontois Hye Bossin écrira pendant les années 1950 que ce lieu fut « le père de toutes les cathédrales du cinéma et des auditoriums somptueux qui parsèment aujourd’hui le continent ». Rien de moins.
Des films cultes
Pendant des décennies, le Ouimetoscope demeure un cinéma de répertoire, un refuge pour les cinéphiles. On y projette des classiques, des films cultes, des trésors venus d’ailleurs : L’Orange mécanique, Le Grand Bleu, des œuvres d’Europe de l’Est ou de l’URSS, soigneusement choisies.
C’est dans ce lieu chargé d’ombres et de souvenirs que j’ai vu Making Love en 1982, La Femme publique d’Andrzej Żuławski en 1985, L’Argent de Bresson en 1989, et la première version des Ailes du désir. Autant d’œuvres dont les images se mêlent désormais, dans ma mémoire, à l’odeur du vieux velours et au grincement des sièges.
La fin est cependant triste. Les années suivantes seront moins clémentes. La montée des magnétoscopes, la concurrence des grands complexes, l’usure du temps feront leur œuvre. Quatre-vingt-sept ans après l’ouverture, la propriétaire se résigne : « Je pourrais facilement en faire un bar ou un autre commerce, mais ce n’est pas ce que je souhaite. » Trois projectionnistes, une caissière, une vendeuse et un gérant perdent leur emploi. La salle ferme. Temporairement? Définitivement? demande La Presse le 1er mars 1993. La réponse, on la connaît aujourd’hui. D’autres cinémas montréalais tomberont. Le bâtiment, lui, sera finalement détruit. Sur ce coin de rue, non loin du métro Beaudry, il n’y a plus rien de reconnaissable.
De cette grande aventure ne subsiste plus qu’une plaque commémorative. Et moi aussi, comme bien d’autres, je ne fréquente plus ces salles obscures… ou si rarement.
Jean-Herman Guay,
Professeur émérite, Université de Sherbrooke
