En lisant les hommages prononcés lors des funérailles d’Alys Robi, dans une église du quartier Saint-Sauveur, là où elle est née en 1923, me reviennent des images à la fois troubles et paradoxales.
Adolescent, puis jeune adulte aspirant à une place dans le monde universitaire, il était de bon ton — presque un rite d’initiation — de tenir Alys Robi dans un certain mépris, à l’instar de Rose Ouellette, Claude Blanchard, Juliette Petrie ou encore Manda Parent. Pendant les années 1970, ces artistes appartenaient à un monde révolu, celui d’un art populaire jugé sans exigence. Leurs productions relevaient du théâtre de boulevard : un art mineur, facile, superficiel, commercial, volontiers grossier, qui ne visait qu’à susciter le rire et à distraire. Certains, plus sévères encore, y voyaient un instrument d’aliénation, une manière d’endormir le peuple — « du pain et des jeux », comme au temps des empereurs romains.
Que dit au juste Tico-Tico, la chanson la plus célèbre d’Alys Robi ? Elle évoque la figure d’un homme riche, séduisant, héritier d’un passé trouble — celui d’un grand-père corsaire « faisant la traite des Noirs à Buenos Aires ». Tout y est affaire de désir et de fascination : « Il passe par ici / Il va passer par là / Comme il est beau dans son costume de gala… Il fait rêver tous les jupons de l’Alhambra. »
Cette lecture condescendante d’Alys Robi s’est pourtant fissurée — puis renversée — lorsque j’ai visionné en 2004 Ma vie en cinémascope, le film de Denise Filiatrault, où Pascale Bussières incarne l’artiste.
On y découvre une enfant de la basse-ville de Québec, chantant dès l’âge de quatre ans, portée par la scène avant même d’avoir conscience du monde. À sept ans, elle foule déjà les planches du Capitole. Très tôt, la radio, puis le disque, amplifient sa voix. À Montréal, elle rejoint le Théâtre National, puis les tournées de Tambour battant, sous l’égide de Radio-Canada. Mais c’est au cœur de la Seconde Guerre mondiale que sa voix franchit les frontières : Tico-Tico, et bien d’autres chansons, la portent sur les scènes d’Europe et d’ailleurs.
Cependant, à la suite d’un accident d’automobile en 1948, sa vie bascule. Elle est traitée contre sa volonté pour maladie mentale : internements, électrochocs à répétition, mais aussi ruptures amoureuses. Le monde d’Alys Robi s’écroule brutalement.
À la lumière de ce film — tout comme de celui consacré à La Bolduc — se révèle une vérité qui vient contredire le regard condescendant que l’on posait sur ces artistes populaires. Certes, le succès d’Alys Robi faisait contrepoids à la grisaille de la Grande Dépression et de la guerre ; certes, il créait une illusion, des paillettes de bonheur. Mais, avec les années, lorsque la vie nous expose à autre chose que nos premières certitudes, on comprend combien cette fuite pouvait être une réaction normale, assumée, profondément humaine. Fort de ce regard plus bienveillant, on en vient alors à considérer avec générosité ce que les générations précédentes ont su créer, avec les moyens et les codes de leur époque — tout en sachant que les suivantes regarderont, non sans les mêmes paradoxes, nos propres échappées.
Il faudra des décennies — trente ans, peut-être quarante — pour qu’Alys Robi retrouve un public, notamment au sein du milieu gay. Dans une chanson de 1989, Laissez-moi encore chanter, on y trouve sa volonté : « Depuis toujours j’ai chanté le bonheur/ Pour mettre un peu de soleil dans vos cœurs/ Et s’il vous réchauffe encore aujourd’hui/ Alors j’ai réussi ma vie. »
Chapeau à la première vedette québécoise qui s’est fait connaître à travers le monde.
Jean-Herman Guay,
Professeur émérite, Université de Sherbrooke
