Quand j’étais jeune, en sortant de la résidence cossue de mon oncle médecin, au 62, rue Sainte-Ursule, il se plaisait à me dire, quelques pas plus loin, devant le 52 de la même rue, que c’était là qu’avait vécu la famille d’Anne Hébert. Chaque dimanche, la petite Anne y retrouvait sa grand-mère maternelle avec ses parents. Mon oncle ajoutait que son grand-père maternelle, Eugène-Étienne Taché, architecte de profession, avait dessiné les plans du Parlement de Québec et que son arrière-grand-père avait été député, ministre et premier ministre. Bref, Anne Hébert, née le 1er août 1916, appartenait à une lignée marquante.
Je me souviens de ces évocations parce que, lorsque j’étais adolescent, Anne Hébert était une véritable célébrité. Installée à Paris, elle avait déjà publié plusieurs romans, plusieurs fois couronnés de prix, dont Kamouraska (1970), porté à l’écran par Claude Jutra. J’avais été fasciné par cette grande production où des personnages tourmentés par le désir et la jalousie en viennent à ourdir un meurtre, dans un hiver balayé par les grands vents du Bas-Saint-Laurent. En marchant rue Sainte-Ursule, j’avais naïvement l’impression de marcher dans les pas d’Anne Hébert, comme si un peu de son incroyable talent pouvait m’inspirer.
Je vous mentirais si je vous disais que j’ai lu son œuvre avec aisance. Plusieurs lectures sont demeurées inachevées. Anne Hébert offre une phrase ciselée à la perfection, mais elle ouvre presque toujours sur des univers durs et fermés. Qu’il s’agisse du Torrent ou des Fous de Bassan, le pays est sombre, les passions sont brutales et les destinées malheureuses. On ne s’amuse généralement pas en lisant Hébert. On y trouve plutôt une invitation, parfois douloureuse, à réfléchir à nos propres paradoxes.
J’ai pourtant toujours admiré cette force évocatrice, cette capacité, par de simples mots couchés sur le papier, à faire surgir des univers entiers. Et dans les entrevues qu’elle accordait à Radio-Canada, Anne Hébert se distinguait par une voix calme, posée, précise, jamais emportée. Son sourire était lumineux. Toute sa personnalité semblait trancher avec ses écrits.
Plus tard, alors que j’étais professeur à l’Université de Sherbrooke, elle y reçut un doctorat honoris causa en 1993 avant d’y confier ses archives personnelles ce qui mena à la création du Centre Anne-Hébert. Lorsque je la revis, peut-être en 1998, c’était une vieille femme devenue fragile, mais elle suscitait toujours la même admiration. Je n’écoutais pas tant les allocutions que je la regardais, à la première rangée, écouter attentivement tout le bien que l’on disait de son œuvre, quelques années avant sa mort, en 2000.
C’est en 2019, lorsque Marie-Andrée Lamontagne publia chez Boréal son imposante biographie Anne Hébert. Vivre pour écrire, que je l’ai véritablement retrouvée. Cette recherche colossale, remarquablement documentée et écrite avec intelligence, m’a permis de mieux comprendre une œuvre qui m’avait souvent dérouté. J’y ai découvert une enfance heureuse, une famille aimante qui n’a jamais cessé de l’encourager, surtout son père. Elle passait ses étés près de la rivière Jacques-Cartier, dans un milieu où la liberté et la littérature étaient à l’honneur, auprès notamment de son cousin, le poète Hector de Saint-Denys Garneau.
Reste que les tourments de ce dernier, si bien racontés par Michel Biron, puis sa mort accidentelle — et peut-être son suicide — en 1943, jetèrent une ombre sur la jeunesse d’Anne Hébert. La tuberculose marqua aussi cette génération. Alors que l’Europe était en guerre, Anne Hébert demeura plus de deux ans alitée, recluse dans sa chambre jusqu’en 1944, se nourrissant presque exclusivement de littérature. Et ici, sans ambiguïté, Marie-Andrée Lamontagne nous donne la clé de cette admirable autrice : « Ces années seront l’incubateur de presque toute l’œuvre de fiction à venir. »
Jean-Herman Guay – Professeur émérite, Université de Sherbrooke
